Albert Robida (1848-1926)

« Il en est de Paris comme de l'océan, écrivait Charles Monselet en 1854, les poètes et les peintres en feront le sujet éternel de leurs toiles et de leurs pages 1…»

Albert Robida n'y manquera pas, qui consacre les deux tiers de son œuvre écrite et peinte à la capitale, contre dix pour cent à ce que l'on connaît le mieux de son œuvre: ses romans d'anticipation. C'est que Robida a connu trois époques de Paris. Il arrive en 1867, dans la splendeur du Second Empire finissant, puis il est le témoin de la guerre avec la Prusse, du Siège et de la Commune, enfin il reste l'observateur attentif de l'évolution de la société après 1871. Et c'est sans doute de sa vision de Paris bouleversé, dévasté par les conflits, que son immense intérêt pour la capitale s’est développé, comme l'atteste son Journal resté en partie inédit.

Le Paris d'Albert Robida est multiple. Selon qu'il saisit au vol de sa plume une scène quotidienne dans une rue de la capitale, qu'il « photographie » de son crayon un monument menacé de destruction, ou qu'il réinvente une architecture disparue, son trait épouse ses intentions et la destination de son dessin. La rigueur scientifique de ses illustrations pour ses ouvrages sur l'histoire de Paris contraste avec la fantaisie de ses compositions pour les éditions d'auteurs classiques et, davantage encore, pour es dessins d'anticipation. Mais dans chaque genre, qu'il dessine «sur le motif», qu'il restitue d'après des documents ou qu'il laisse à son imagination le soin d'inventer, de colorer, d'animer le décor parisien, il ne prend aucune liberté avec la réalité historique. Il la transcende parfois, ne la trahit jamais.

Cette vocation de dessinateur chroniqueur se révèle lorsqu'il a dix-sept ans et le conduit, autodidacte, à Paris où il publie très vite ses premiers dessins. Cette passion ne se relâchera pas sa vie durant. « Si j’avais à recommencer ma vie, je voudrais bien la refaire de la même façon, la reprendre exactement, avec la même route, avec les mêmes goûts, les mêmes désirs » , répondait Albert Robida, quelques jours avant sa mort, à l'enquête d'un journaliste, ajoutant: « puisqu'il m'a été permis de dessiner et de peinturlurer, ce qui représente pour moi le parfait bonheur sur cette terre ... »

S'il trouvait son « parfait bonheur» terrestre dans son œuvre, il en avait complètement détaché et séparé sa vie personnelle et familiale. Or, si pour la grande majorité des artistes la vie et l'œuvre sont intimement liées, le sens de l'une et l'autre permettant de saisir leurs propos, de pénétrer leur univers, chez Robida, selon les témoignages laissés par ses enfants,

« l'homme et l'artiste sont deux personnalités totalement différentes et comme étrangères l'une à l'autre».

Sa famille, originaire d'un village de Galice, en Espagne, était venue s'installer dans les Flandres à la suite du duc d'Albe, puis à Paris sous le Second Empire. Ayant reçu une éducation stricte, provinciale, bourgeoise, qu'il ne renie pas, il fait figure de puritain, et cette image est renforcée par l'austérité de son physique comme de ses idées. Grand, maigre, une chevelure rousse surmontant un visage osseux au long nez, il ne tolérait aucune familiarité. Son aspect sévère était accentué par une forte myopie, dont il savait s'accommoder pour dessiner.

Donnant tout à son travail, qui fut son plaisir, il lui a tout sacrifié, argent, honneurs et vie facile, ... jusqu'aux mondanités qui ne pouvaient lui plaire. Sans les repousser, il évitait de nouer des relations. Georges Courteline, de la terrasse de son café favori, maudissait « ce Robida-fantôme dont chacun parlait sans le voir jamais! » . Mais Robida n'aimait pas les cafés: « On finit par parler de son art au lieu de le faire! » Cet isolement volontaire, il le cultivait sous toutes ses formes, familiales et professionnelles. Un jour que sa femme s'étonnait de ne plus recevoir d'invitation aux spectacles, il reconnut avoir écrit à tous les directeurs de théâtre pour les prier de ne plus lui envoyer de cartons. Il n'avait pas de temps à perdre! Cependant, sous cette apparence sévère, calme et froide, il pouvait s'emporter jusqu'à devenir violent, comme il pouvait aussi rester indifférent, chez lui, parmi les siens, à ce qui l'entourait mais ne le concernait pas directement.

Quelle contradiction entre ce portrait et la fantaisie, l'humour, la dérision et jusqu'à l'autodérision que l'on observe dans ses œuvres, tout au long du grand voyage imaginaire qu'il a effectué, du passé au futur, tout au long de sa vie, sans en distraire un court instant! C'est encore son petit-fils, Michel Robida, qui nous donne une clef pour tendre à résoudre cette énigme: « Cet esprit fantaisiste, tout ce pittoresque, je dirais presque ce romantisme du dessin, sont superficiels. » Homme d'une autre époque égaré dans cette seconde moitié du XIXe siècle, il a conscience d'être le témoin d'un monde finissant sans pouvoir appréhender celui qui se prépare, ni quand et comment une nouvelle société surgira de ce creuset que fut son siècle. Robida, doué d'une prodigieuse curiosité d'esprit, sait que le XIXe siècle a tout inventé, découvert, approché où amorcé sinon réalisé, et que l'exploitation de ce « progrès » reviendra au XXe siècle. À quelle fin sous quelles formes, sous quelle autorité cette évolution sera-t-elle utilisée et quelle sera cette nouvelle société issue des mutations qui s'imposeront par les sciences et les techniques qu'elles engendreront? C'est cette crainte de l'a venir, cette angoisse des temps futurs qui vont le conduire à utiliser la fantaisie et l'audace, mieux perceptibles que le drame pour encourager, chez ses lecteurs, une prise de conscience des dangers proches.

S'il rejette son temps, il en reste le témoin vigilant et curieux, ne s'en échappant que pour se réfugier dans un passé rassurant, qu'il fouille jusqu'au moindre accessoire, pour mieux s'isoler dans un univers qui lui convient, réservé à lui seul.

« Quelles vies parallèles il menait près des siens, poursuivant sans cesse une aventure imaginaire qui se déroulait au-delà de nous, à laquelle nous n'étions pas mêlés et dont il cherchait une réalisation concrète dans son œuvre ...» ainsi que le constate son petit-fils.

Dessinateur prodigieux de rapidité et de justesse de trait, il a l'œil absolu, comme on dit d'un musicien qu'il a l'oreille absolue, c'est-à-dire qu'il est capable de saisir l'ensemble de son sujet et la totalité des détails qui le composent. Son dessin vif, enlevé, sans retouche, ne s'embarrasse d'aucune intention, les effets naissent spontanément sous sa plume. Les angoisses, les craintes, les obsessions, c'est l'homme qui les supporte, les analyse, en souffre. L'artiste, lui, laisse jaillir sous ses crayons « des mondes reconstruits, passés ou futurs, d'une hallucinante vérité, à l'inventaire si précis qu'il semble que les rouages assemblés permettraient de les remettre en marche ».

C'est à la fois l'homme et l'artiste que l'exposition se propose de laisser découvrir à travers sa vision de Paris, dont aucune ruelle, aucun personnage surgi du passé, traversant son siècle ou créé dans le futur, ne pouvait échapper à sa palette ni à sa plume. Jean Dérens Voyages très extraordinaire dans le Paris d’Albert Robida Paris bibliothèque

1. Charles Monselet (1825-1888), figurines parisiennes. Jules Dagneau, libraire éditeur, Paris, 1854.