La Grande dame. Revue de l'élégance et des arts

collection privé :

Janvier 1895

 

 

Les dernières modes

collection privé :

 Les affamés de distractions sont loin d'être satisfaits.

 Jusqu'ici les éphémérides mondaines se sont effeuillées sans laisser, la trace lumineuse d'une fête. 

 Ce dernier mois, le théâtre seul a fourni tous les éléments de plaisir. Ce genre de distraction a donné lieu à une mode qui semble s'accentuer tous les jours davantage dans les hautes sphères de la société :

 De jeunes ménages se réunissent à six, huit ou dix, quelque¬fois plus ; ils louent une ou plu¬sieurs loges dans un théâtre en vogue, où ils se donnent rendez-vous. 

 Après le spectacle, toute la joyeuse compagnie va souper dans un café-restaurant, ou parfois chez l'un des jeunes couples qui a fait dresser, à cet effet, une table garnie de mets et de friandises succulentes, très élégamment servis sur une nappe de soie aux nuances tendres, émaillée de fleurs. 

 Ces parties, mises à la mode par quelques jeunes femmes, semblent devoir ressusciter la coutume des joyeux soupers d'antan.

 La Mode semble sommeiller en ces jours de fin d'année, où la femme est bien plus occupée à faire des courses, pour ses emplettes du jour de l'an, qu'à combiner des toilettes nouvelles. 

 En effet, ce ne sont point les robes neuves que l'on met au théâtre, aux dîners de, famille et aux réceptions officielles ; on réserve la primeur des jolis atours de la saison aux dîners et aux réceptions d'après les Rois.

En attendant ces occasions, les jours de visite vont reprendre et eux les five o'clock.

Un trait bien divertissant de ces ricevimenti, c'est de voir avec quel entrain les visiteuses se disputent les meilleures places, celles où la lumière savamment tamisée ne laisse percevoir aucune des imperfections de leur visage. Elles ont longuement étudié chez elles tous les effets de la lumière à l'aide de glaces et de réflecteurs ; elles ont appris que le demi-jour discret est plus propice à la beauté, et qu'une lumière vive est toujours fatale aux teints pâles, aux fronts sillonnés de rides et aux yeux cernés.

Quelques maîtresses de maison savent deviner ces secrets de coquetterie, et, par d'ingénieuses dispositions d'étoffes, en tamisant la lumière par des abat-jour de soie aux nuances tendres, avec un art parfait, elles la distribuent douce et égale dans tous les points de leurs salons.

Nous avons parlé, dans nos précédentes chroniques, de la toilette visite ; disons un mot de la robe de réception.

La maîtresse de céans, si elle est encore jeune, peut revêtir une toilette de nuance claire, en brocart et mousseline de soie, en pékin broché et satin mélangés, en velours et satin. Les ornements de dentelles véritables, de fourrure, d'application de vieux venise, de mousseline soie, les broderies incrustées de perles, le jais sont tour à tour employés. Les manches, d'une ampleur exagérée, se font courtes. Si la main et bras sont jolis, on peut se dispenser de mettre des gants. Si, au contraire, le bras est maigre et la main manque de blancheur, on portera longs gants de suède, ton naturel.

Quant à la forme de la robe, elle varie à l'infini dans les mains Worth, qui traite en véritable artiste la toilette de la femme. Tantôt, c’est un long manteau de cour en satin broché ou velours doublé de soies claire, fixé aux épaules, se développant sur une jupe de mousseline de soie plissée ; le devant, en satin broché ou velours, est fixé à la taille une ceinture à boucle de diamants. Cette robe est légèrement décolletée en carré, avec grand col de guipure ancienne incrustée sur linon. Les manches sont en mousseline de soie.

Si la robe est en velours, de forme princesse, rien n'est joli pour une femme mince comme un corselet de breitschewanse, incrusté de guipure et clouté de jais et de diamants noirs fermant la robe devant, avec haut de corsage en mousseline de soie plissée.

La fourrure, cet hiver, s'utilise fort peu par bandes.

Quant aux jupes, dont l'ampleur du bas atteint jusqu'à six et huit mètres, elles demeurent vierges de tout ornement ; seules, les coutures du lé de devant sont parfois dissimulées sous une broderie.

Si l'on veut une toilette de réception plus simple, on la fera en velours ou satin noir à traîne Watteau, très légèrement décolletée en carré, ornée, aux épaules, d'un réseau de jais qui se prolonge sous les bras et emprisonne la taille, divinement moulée, que serre une ceinture fixée par une boucle ancienne.

Avec les corsages Louis XV à plastron et à longue pointe devant, on revient au décolleté carré pour les robes de bal et de dîner. Les femmes dont la sveltesse laisse à désirer applaudiront au retour de cette mode, si bien faite pour allonger et amincir la taille, et elles sauront gré à Léoty d'avoir le premier imposé cette forme avec son corset Louis XV, ce poème de soie séduisant et gracieux.

Le collier de velours jouit d'une vogue dont la durée s'explique par le seul fait qu'il est seyant au visage. Nos grands bijoutiers ont profité de cette mode pour créer des griffes et des coulants d'une richesse inouïe, en or ciselé, en diamants, en pierreries et perles fines, qui retiennent et fixent les plis du velours. Ces colliers se portent indifféremment avec les robes décolletées ou les corsages montants et rehaussent singulièrement l'éclat de la toilette.

Le bouquet de fleurs voyage beaucoup sur le corsage de nos premières mondaines. En ce moment, il remplit le rôle d'épaulière.

Jamais on ne vit autant de fleurs qu'en cet hiver pluvieux : chapeaux de fleurs, colliers de fleurs, manchons tout entiers de fleurs, touffes de fleurs aux cravates de fourrure, aux sacs ridicules ; il semble que Nice nous ait envoyé toutes ses ambassadrices favorites, roses et violettes à profusion. Il n'est pas jusqu'au gui sacré qui n'ait en ce moment son regain de faveur ; on l'aperçoit au sommet de nos coiffures comme le rameau d'espoir.

Cette avalanche fleurie a inspiré à Virot une exquise trouvaille. Imaginez un ravissant petit sac ridicule en velours miroir vert angélique ou violette de Parme, coulissé d'un ruban qui retient un petit collier de violette ; le sac, une fois serré, semble fermé par une grosse botte de violettes.

ZIBELINE.