La Grande dame. Revue de l'élégance et des arts

collection privé :

Mars 1895

 

 

Les dernières modes

collection privé :

Décidément la mode a fait sienne la vieille devise de Nicolet : « De plus en plus fort ! » et elle à la justifier.

Tandis que l’on nous avait prédit qu’aucun changement ne viendrait cet été bouleverser la forme de nos ajustements, nous venons de constater que dans le mystère des ateliers une révolution se prépare et éclatera soudainement aux premiers beaux jours.

Les tribunes du concours hippique, de traditionnelle élégance, seront le théâtre des premières manifestations de ce complot mondain, ce sera pour les femmes une attraction nouvelle, pour les hommes un sujet de curieuse observation.

En effet, depuis quelque temps les propagateurs de nos modes semblaient dormir sur les lauriers de leurs précédentes victoires : Worth (1) lui-même, ce grand innovateur ; Redfern (2), ce maître en esthétique ; Paquin (3), Virot (4) et tutti quanti lançaient bien à chaque saison quelques modèles à sensation ; en résumé, les formes variaient peu ; nous avions toujours les robes cloches, les chapeaux plats, la coiffure néo grecque.

Mais tandis que Worth (1) s’avise, aux premières réunions de la saison, de rénover la forme de nos robes, en donnant à nos jupes et à nos manches un aspect particulier, Virot (4) bouleverse en ce moment le monde de nos chapeaux. Cette fois, l’art a été un excellent conseiller, et c’est tout au plus si, en fouillant dans les menus détails, on retrouverait une analogie, un cousinage à la bretonne dans l’agencement des nouvelles coiffure.

Plus d’ailes raides, mais des fantaisies d’oiseaux dans les ornements, des panaches souples de plumes d’autruche, des dentelles, bises délicieusement chiffonnés, des rubans crânement noués, et surtout des fleurs, beaucoup de fleurs : roses, orchidées, pavots, violettes aux proportions gigantesques. Ils semble, en effet, que les fleurs, fières de leur grande vogue, se soient enflées d’orgueil, à l’instar de la grenouille de la fable ; espérons que leur imitation s’arrêtera là et qu’elles se conserveront à la grande coquetterie de nos mondaines. Rien, en effet, n’est plus seyant que les fleurs dans la coiffure de la femme ; mélangées aux dentelles, groupées en des cache peigne, aux teintes vives, se mélangeant aux cheveux largement ondulés par un procédé nouveau lancé par un de nos coiffeurs mondains, et qui les rend plus bouffants qu’ils n’ont jamais été, il n’est rien de plus charmant au visage. Cette auréole de cheveux disposés en vagues sur lesquels vient se poser une de ces coiffures savamment agencées, d’une si étonnante fantaisie, œuvre dernière éclose dans le cerveau de la modiste fée, est une trouvaille qu’apprécieront nos coquettes.

Il n’y a pas de formes particulièrement adoptées. Cet été, elles seront légions :

On verra le grand et le petit chapeau se disputer les caprices des parisiennes. Le mot d’ordre de la saison, Virot (4), c’est de faire seyant, voilà la vérité. Et, maintenant, si l’on veut savoir le signe particulier de nos futures coiffures, c’est le mouvement ; n’est-ce pas du reste la caractéristique de notre époque ? Le temps marche, les femmes aussi, et les modes se font à l’image de ces nouvelles mœurs.

Je prends à témoin ce ravissant chapeau paillasson dont les bords très mouvementés sont cornés devant et derrière ; un panache de six plumes d’autruche les voiles à demi, près du visage, tandis qu’un nœud coquet, en velours bleu pâle, est fixé de côté ; derrière, un nœud de satin noir et un cache peigne de dentelle bise. Un autre, pour le matin, est en paillasson pain brûlé, orné de touffes de violettes blanches mélangées à des feuilles roussies, avec aigrette de mousseline de soie plissée blanche voilée de noir.

Pour le théâtre et les five o’clock, c’est mignon bonichon en dentelle de paille jaunie, rehaussée de velours noir, des plumes de paradis en aigrette et des touffes de roses rubis. Pour jeune femme, c’est le chapeau en paille noire, très fine et transparente, orné de ruban glacé mauve lamé or et de plumes noires avec violette en cache-peigne. Ou encore le chapeau de paille de fantaisie violette de Parme, joliment drapé de dentelle que retiennent des choux de taffetas mauve ou vert printemps,

 

Finement rayés de noir ; derrière, des violettes et des roses rubis sont nichées dans la dentelle.

Comme on le voit, les pailles de fantaisie très fines, très légères et transparentes auront la vogue qu’elles méritent. Du reste, la mode se féminise de plus en plus : les étoffes sont souples et légères ; les ornements, dentelles ou broderies, sont d’une finesse et d’une ténuité excessives. On sent qu’après s’être masculinisée dans ses costumes de sports, la femme veut redevenir vraiment femmes et se parer, dans les autres circonstances de la vie mondaine de tout le froufrou vaporeux que l’art industriel met en service de sa beauté.

Ce serait presque une ironie de parler des tissus d’été avec la température sibérienne que nous subissons, si la femme élégante ne devait se tenir toujours prête. Aux premiers beaux jours, le code du haut vivre lui prescrivant une mise en harmonie avec l’état d’âme de la nature, elle doit préparer sa métamorphose longtemps à l’avance, afin de ne peint se trouver au premier beau jour prise au dépourvu.

Il est acquis, dés à présent, que la très grande majorité des toilettes se fera avec corsage de ton et de tissu différents de la jupe. La robe la plus simple prendra ainsi un cachet de haute élégance.

On combinera une jupe et des manches en lainages, en taffetas où faille glacée, avec un corsage de soie de nuance vive, voilé de tulle brodé à jour, dans lesquels courent des rubans de velours, ou encore un réseau tissé de soie ou de fil, des batistes incrustées de tulle et brodée à jour, dont le flou et la transparence sont d’un très heureux effet. La note dominante est aux tissus crêpelés vagués froncés, de toutes teintes claires et foncées. Il y a des crépons double face noire et rouge, ou vert sur mauve. D’autres sont à larges damiers estompés par un voile aérien crépelé.

Il faut encore signaler comme inédits les taffetas brodés à jour, les failles et les velours miroir clouté de diamants, d’un effet splendide à la lumière.

Mais ce qu’apprécieront tout particulièrement nos femmes du monde, c’est l’aspect nouveau des jupes que Worth (1) vient de créer. Imaginez une jupe dont l’ampleur, toujours plus grande, est savamment disposée et retombe tout autour de la femme, lui donnant de l’aisance et de la grâce dans les mouvements, en accentuant encore la finesse de taille, maintenue et guidée par le corset Léoty (5).

Ces jupes, dont les plis sont maintenus à distances régulières, ont des ornements très divers : rubans, quilles de guipure ou de broderie, soufflets de soie plissée et mille autres fantaisies rappelant les ornements de corsage.

Quant aux manches, ce sont d’harmonieuses draperies, des mélanges de tissus de laine et de soie, de batiste et de velours, que relient des nœuds de rubans, des entre-deux de dentelles disposés sur la saignée du bras ; très courtes pour la toilette de bal, elles s’arrêtent au-dessous du coude pour la robe de dîner ou de five o’clock, et couvrent l’avant-bras en même temps qu’une partie de la main pour le costume de rue. L’ampleur est rejetée vers le coude, tandis que l’épaule est complètement dégagée et reste aussi tombante que possible.

 

 

 

 

 

 

 

Costume de bicyclette

Mlle L. yahne,

dans l'âge difficile (gymnase)

Le seul vêtement admissible avec les toilettes aux manches énormes, c’est encore la mante, mais une mante étonnante de fantaisie que l’imagination inventive de Worth (1) a conçue avec l’art dont on se doute ; tantôt c’est un manteau de page en velours froncé formant ruché sur un empiècement et un devant incrusté de guipure, tantôt c’est un collet de drap rehaussé de guipure et de mousseline de soie, ou encore une tombée de dentelle ancienne, éclairée d’une pluie de jais retenue à un empiècement entièrement brodé de jais et de diamants noirs mélangés à des paillettes.

La veste, réservée aux sorties matinales, se portera assortie en costume ; elle se fait à basques courtes très amples avec de grands revers voilés de guipure pain brûlé ou de faille blanche entièrement brodée.

Une bien jolie nouveauté à signaler : ce sont les petites touffes de fleurs disposées en couronne, ornant les coiffures de soirée et de bal et qu’Auguste Petit vient d’inaugurer. Rien n’est aussi jeune, ni aussi seyant que ces fleurs ainsi semées dans les cheveux bouffants.

Il y a aussi des ailes légères délicatement peintes sur gaz et cloutées de diamants, de marabouts et mille fantaisies pour parer la femme.

Zibeline 

(cliquez chaque titre)

Worth (1)

Redfern (2)

Paquin (3)

corset Léoty (5)

 

Virot (4)

Les liens entre la haute couture et les chapeaux remontent à Worth et à sa collaboration avec Mme Virot dans les années 1890. « Une bonne modiste était capable d’interpréter l’esprit d’une collection sans sacrifier sa propre créativité. Bien que leur contribution ne fût pas officiellement reconnue, tous ceux qui faisaient partie du monde fermé de la mode parisienne savaient quelles modistes avaient créé les modèles qui accompagnaient la collection présentée par son couturier ».

 

Les grandes modistes de cette époque sont Caroline Reboux, Lucienne Rebaté, les sœurs Legroux, madame Blanchot, Lewis, Marie Alphonsine.

 


Toilettes d'intérieur

Modèle de Mmes Lipman


Toilette de ville

Mlle Yahne Danr a l'âge difficile (Gymnase)