Chansonnier historique du XVIIIe siècle

La régence


Introduction historique la régence.                                                           (J'ai gardé orthographe telle quelle)


Après un règne de soixante et douze ans inauguré par de brillants succès et terminé par de tristes revers, Louis XIV mourait à Versailles le 1er septembre 1715, laissant la couronne de France à son arrière petit fils, un enfant de cinq ans, qui reçut le nom de Louis XV.

Dans son testament, le feu roi avait pourvu à la régence en instituant un conseil chargé de l'administration des affaires pendant la minorité de son successeur. Il composait ce conseil de ses bâtards légitimés, le duc du Maine et le comte de Toulouse, et de leurs amis, et en donnait la présidence à son neveu Philippe d'Orléans, qui n'avait ainsi qu'une ombre de pouvoir. Le duc du Maine recevait en outre la tutelle du jeune prince avec la surintendance de son éducation et mie autorité absolue sur sa maison militaire : la charge de gouverneur était dévolue au maréchal de Villeroy. Louis XIV, à ses derniers moments ne s'abusait pas sur la valeur de ces dispositions : « Dès que je serai mort, disait-il, on n'en fera ni plus ni moins. Je sais trop bien ce qu'est devenu le testament du roi mon père ! » 

Et ses prévisions furent réalisées. Le 2 septembre, le Parlement s'assembla sans être convoqué, pour l'ouverture du testament. Avant toute communication, le duc d'Orléans demanda la régence en vertu de ses droits de naissance, plutôt que des dernières volontés de Louis XIV, et termina son discours par ces mémorables paroles : « A quelque titre que je doive aspirer à la régence, j’ose vous assurer, messieurs, que je la mériterai par mon zèle pour le service du roi, par mon amour pour le bien public, et surtout étant aidé de vos conseils et de vos sages remontrances. » Après quoi, le testament de Louis XIV fut ouvert, lu à voix basse et rapidement, et les magistrats rendirent un arrêt, préparé d'avance, qui déclarait le duc d'Orléans régent, avec une autorité à peu près absolue, en ne laissant au duc du Maine que la surintendance de l'éducation royale. Le Parlement disposait ainsi du pouvoir suprême, comme il l'avait fait à la mort de Henri IV et de Louis XIII, et regagnait du même coup l'influence politique que lui avait brusquement arrachée l'autocratie de Louis XIV. 

A ce mépris des dernières volontés du, monarque vint s'ajouter une inconvenante protestation contre ce maître despotique dont le pouvoir avait si longtemps pesé sur la nation. Tandis que l'on portait à Saint-Denis la dépouille mortelle du défunt, le populaire amassé sur la route insultait à son cercueil et accablait d'épithètes outrageuses le cadavre de ce prince qu'il acclamait jadis du surnom de Grand. 

Ainsi la Régence s’annonçait comme une réaction violente contre le passé : réaction tout à la fois politique et morale qui rompait ouvertement avec les traditions d'un règne détesté. Deux figures originales caractérisaient cette époque et la personnifient en quelque sorte : le Régent et l'abbé Dubois. 


Nul n'a jugé Philippe d'Orléans avec plus de clairvoyance et d'impartialité que son ami Saint-Simon ; aussi laisserons-nous au caustique auteur des Mémoires le soin de nous faire connaître le nouveau gouvernant de la France. 

« Monseigneur le duc d'Orléans, dit-il, était de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoiqu'il eût fort mal dansé et médiocrement réussi à l'Académie, il avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières, mie grâce infinie et si naturelle qu'elle ornait jusqu'à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d'aisance, quand rien ne le contraignait, il était doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était tout particulier, en quelque genre que ce pût être, avec une facilité et une netteté que rien ne surprenait et qui surprenait toujours. Son éloquence était naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse était égale sur les sciences les plus abstraites, qu'il rendait claires, sur les affaires du gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire et de toutes sortes d'arts et de mécanique. Il ne se servait pas moins utilement des histoires et des mémoires et connaissait fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étaient présents, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps, A l'entendre, on lui aurait cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire était si singulière qu'il n'oubliait ni choses, ni noms, ni dates, qu'il rendait avec précision, et son appréhension était si forte qu’en parcourant ainsi, c'était en lui comme s'il eût tout lu fort exactement. Il excellait à parler sur-le-champ, et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m'a souvent reproché, et d'autres plus que lui, que je ne le gâtais pas, mais je lui ai souvent aussi donné une louange, qui est méritée par bien peu de gens et qui n’appartient à personne si justement qu'à lui : c'est qu'outre qu’il avait infiniment d'esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvait jointe à une si grande justesse qu'il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s'il avait suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenait quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n'avait pas toujours tort, mais elle n'en était pas moins vraie. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d'esprit ni de connaissances, raisonnant comme d'égal à égal avec vous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. 


Rien de contraignant ni d'imposant dans la société, et, quoiqu'il sentît bien ce qu'il était, et de façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettait tout le monde à l'aise, et lui-même comme au niveau des autres... 

« Aussi d'ambition de régner ni de gouverner n'en avait-il aucune. S'il fit une pointe tout à fait insensée pour l'Espagne, c'est qu'on la lui avait mise dans la tête. Il ne songea même, tout de bon, à gouverner que lorsque force fut d'être perdu et déshonoré, ou d'exercer les droits de sa naissance ; et quant à régner, le cas forcé arrivé, il s'en serait trouvé également importuné et embarrassé. 

Que voulait-il donc ? me demandera-t-on : commander les armées tant que la guerre aurait duré, et se divertir le reste du temps sans contrainte à lui ni à autrui. 

« C'était à quoi, en effet, il était extrêmement propre. Une valeur naturelle, tranquille, qui lui laissait tout voir, tout prévoir, et porter les remèdes, une grande étendue d'esprit pour les échecs d'une campagne, pour les projets, pour se munir de tout ce qui convenait à l'exécution, pour s'en aider à point nommé, pour s'établir d'avance des ressources et savoir en profiter bout à bout, et user aussi avec une sage diligence et vigueur de tous les avantages que lui pouvait présenter le sort des armes. On peut dire qu'il était capitaine, ingénieur, intendant d'armée ; qu'il connaissait la force des troupes, le nom et la capacité des officiers et les plus distingués de chaque corps ; il savait s'en faire adorer, les tenir néanmoins en discipline ; exécuter, en manquant de tout, les choses les plus difficiles. 

Ce qui a été admiré en Espagne et pleuré en Italie, quand il y prévît tout et que Marsin lui arrêta les bras sur tout. Ses combinaisons étaient justes et solides, tant sur les matières de guerre que sur celles d'État ; il est étonnant jusqu'à quel détail il en embrassait toutes les parties, sans confusion, les avantages et les désavantages des partis qui se présentaient à prendre, la netteté avec laquelle il les comprenait et savait les exposer, enfin la rareté infinie et la justesse de toutes ses connaissances sans en montrer jamais, ni avoir en effet meilleure opinion de soi. 

« Quel homme aussi au-dessus des autres et en tout genre connu ! et quel homme plus expressément formé pour faire le bonheur de la France lorsqu'il eut à la gouverner ! Ajoutons-y une qualité essentielle, c'est qu'il avait plus de trente-six ans à la mort des Dauphins, et près de trente-huit à celle de M. le duc de Berry qu'il avait passé particulier, éloigné entièrement de toute idée de pouvoir arriver au timon ; courtisan battît des orages et des tempêtes, et qui avait vécu de façon à connaître tous les personnages, et la plupart de ce qui ne l'était pas ; en un mot, l'avantage d'avoir mené une vie privée avec les hommes et acquis toutes les connaissances, qui, sans cela, ne se suppléent point d'ailleurs. Voilà le beau, le très beau sans doute et le très rare. » 


Oui tout cela est très rare et très beau assurément ; mais écoutons la conclusion : « Enfin, jamais homme né avec tant de talents de toutes les sortes, tant d'ouverture et de facilité pour s'en servir, et jamais de vie de particulier si désœuvrée, ni si livrée au néant et à l'ennui. » 

Madame, mère du Régent, qui connaissait bien les mérites et les défauts de son fils, résumait son appréciation dans une spirituelle plaisanterie : « Les fées, disait-elle, furent conviées à mes couches, et chacune douant mon fils d'un talent, il les eut tous ; malheureusement on avait oublié une fée qui, arrivant après les autres, dit : Il aura tous les talents, excepté celui d'en faire usage. » 

L'apologue était aussi vrai qu'ingénieux. Philippe d'Orléans avait reçu de la nature les grandes qualités d'un homme supérieur, mais il les annula ou les ternit par son amour des plaisirs et par les vices dont il était redevable à son éducation. De son précepteur l'abbé Dubois, il n'avait guère reçu que des leçons de débauche, de cynisme et d'impiété, et il avait docilement profité de ces tristes enseignements. Le maître s'était, de bonne heure, attaché à développer et à satisfaire les mauvais instincts de son élève, afin de le dominer entièrement. A son insu, Louis XIV servit les honteux calculs de Dubois lorsque, jaloux des premiers succès de son neveu, il l'éloigna des armées. Philippe d'Orléans, privé du seul moyen honorable qui lui eût été offert pour déployer son activité, se laissa aller à cette vie de désordre et d'oisiveté vers laquelle l'entraînait son naturel perverti. Et l'habitude était si fortement enracinée en lui, que le respect di% au pouvoir royal dont le Parlement l'avait rendu dépositaire ne put en triompher. Tel il avait vécu simple particulier, tel il vécut régent, à la grande satisfaction de l'abbé Dubois, qui mettait à profit, pour son élévation, ses passions et ses faiblesses. 

D'abord conseiller de régence, puis ambassadeur à Londres et ministre des affaires étrangères, Dubois osa prétendre à l'archevêché de Cambrai et même au cardinalat, qu'il obtint, l'un et l’autre. Que lui manquait-il pour couronner dignement sa carrière ? le titre de premier ministre ; et cette réalisation suprême de ses ambitieux désirs ne lui fut point refusée. Le caractère et les aptitudes du personnage, joints à l'influence sans bornes qu'il avait prise sur le Régent, suffisent pour expliquer ses monstrueux succès. Saint-Simon, qui vit Dubois à l'œuvre, a buriné son image en traits ineffaçables. « C'était, nous dit-il, un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à une de fouine, à physionomie d'esprit ; qui était en plein ce qu'en mauvais français on appelle un sacre, mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. 


L'avarice, la débauche, l'ambition, étaient ses deux ; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens ; l'impiété parfaite, son repos ; et l'opinion que la probité et l'honnêteté sont des chimères dont on se pare, et qui n'ont de réalité dans personne, son principe, en conséquence duquel tous moyens lui étaient bons. Il excellait en basses intrigues, il en vivait, il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où, toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès, ou la démonstration réitérée de n’y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi sa vie dans les sapes. Le mensonge le plus hardi lui était tourné en nature, avec un air simple, droit, sincère, souvent honteux. Il aurait parlé avec grâce et facilité, si, dans le dessein de pénétrer les autres en parlant, la crainte de s'avancer plus qu’il ne voulait ne l'avait accoutumé à un bégaiement factice qui le déparait, et qui, redoublé quand il fut arrivé à se mêler des choses importantes, devint insupportable et quelquefois inintelligible. 

Sans ses contours et le peu de naturel qui perçait malgré ses soins, sa conversation aurait été aimable. Il avait de l'esprit, assez de lettres, d'histoire et de lecture, beaucoup de monde, force envie de plaire et de s'insinuer, mais tout cela gâté par une fumée de fausseté qui sortait malgré lui de tous ses pores et jusque dans sa gaieté, qui attristait par là. Méchant d'ailleurs avec réflexion, et par nature et par raisonnement, traître et ingrat, maître expert aux compositions des plus grandes noirceurs, effronté à faire peur étant pris sur le fait ; désirant tout, enviant tout et voulant toutes les dépouilles. On connut après, dès qu'il osa ne plus se contraindre, à quel point il était intéressé, débauché, inconséquent, ignorant en toute affaire, passionné toujours, emporté, blasphémateur et fou, et jusqu'à quel point il méprisa publiquement son maître et l'État, le monde sans exception et les affaires, pour les sacrifier à soi tous et toutes, à son crédit, à sa puissance, à son autorité absolue, à sa grandeur, à son avarice, à ses frayeurs, à ses vengeances. » 

Entre le Régent et l'abbé Dubois se place un troisième personnage qui jouit, lia aussi, d'une immense notoriété et d'une influence non moins excessive qu'éphémère sur la marche des événements : le financier Law. Nous n'avons pas à parler ici de son caractère, car, à vrai dire, ce ne fut pas un homme, mais bien un système vivant, et sa biographie tout entière se résume dans les combinaisons audacieuses dont nous retrouverons bientôt l'histoire. 

Philippe d'Orléans, au début de son administration, se concilia la faveur populaire en adoptant une politique opposée à celle de son prédécesseur. « Je voyais, dit le duc d'Antin dans ses Mémoires, tout le monde courir au soleil levant : on allait, on venait, on s'assemblait, on réglait tout, on partageait tout : il s'agissait de changer le gouvernement d'une aussi grande monarchie. » Le Parlement, humilié sous Louis XIV, recouvra le droit de remontrances en échange du, service rendu par lui au Régent. 


Des conseils administratifs, composés de grands seigneurs, remplacèrent les secrétaires d’État, dont la présence rappelait les derniers désastres du grand règne. La liberté fut rendue aux victimes des querelles religieuses, les jésuites tombèrent en disgrâce, les protestants virent leur condition adoucie, et les traitants, enrichis des dépouilles de l'État, reçurent le juste châtiment de leurs méfaits. Il est bon d'ajouter, toutefois, que ces sages mesures, ne restèrent pas longtemps en vigueur : dès 1718 les conseils administratifs cédèrent à leur tour la place aux secrétaires d’État, le Parlement fut privé de son droit de remontrance lorsqu'il voulut en faire usage, et les jésuites rentrèrent insensiblement en faveur. La seconde partie de la Régence fut consacrée à détruire l'œuvre de la première. 

L'héritage de Louis XIV était trop lourd pour les faibles épaules d'un prince indolent et qui se trouvait brusquement mis aux prises avec de redoutables difficultés. Au dehors, en effet, les menaces de l'Espagne constituaient pour le Régent un danger personnel ; ait dedans les questions financières et les querelles religieuses lui créaient de sérieux embarras. Il essaya de remédier à tout, et les remèdes qu’il employa furent pires que les maux. 

Le roi d’Espagne Philippe V, mécontent d’avoir renoncé à ses droits héréditaires sur la couronne de France qui pouvait devenir vacante par la mort du jeune et débile Louis XV, accusait hautement le duc d'Orléans d'intentions criminelles contre le roi et revendiquait pour lui même la régence. Son ministre Albéroni, désireux de satisfaire ses prétentions et de restaurer la monarchie de 

Charles Quint, démembrée par les traités d'Utrecht, projetait un bouleversement européen. Il voulait chasser de l'Angleterre la maison de Hanovre et mettre à sa place les Stuarts ; en France il se proposait d'enlever le Régent pour lui substituer le duc du Maine, qui eût représenté Philippe V ; en Hongrie il fomentait une insurrection contre l'empereur Charles VI, et, dans le but de l'écraser, recherchait l'alliance des Turcs. Pour réaliser ces gigantesques projets, il fallait de vastes ressources, et l'Espagne n'en avait point ; Albéroni tenta de la régénérer : on ne lui en laissa pas le temps. 

Le Régent et George Ier, inquiets de son audace, conclurent, le 4 janvier 1717, la Triple alliance à laquelle les Hollandais prirent part, et dont l'abbé Dubois fut le négociateur. Les deux alliés se garantissaient mutuellement leurs trafics ou leurs droits au trône ; en cas de mort de Louis XV, le duc d'0rléans, et non Philippe V, 


Devenant roi de France. Mais celui-ci sacrifiait à cette éventualité les intérêts et l'honneur de la nation, car il s'engageait à démolir Dunkerque, à combler le canal de Mardyck, à renvoyer le prétendant Stuart au delà des Alpes et à maintenir en Angleterre la succession protestante. L'abbé Dubois avait subi sans mot dire ces honteuses conditions ; l'argent qu'il recevait de l'Angleterre écartait toute réclamation de sa part. 

Cependant Albéroni, pressé d'agir par l’impatient Philippe V dut mettre brusquement ses projets à exécution. En France le moment était favorable : une déclaration du roi venait de dépouiller les bâtards de Louis XIV de leur titre de princes du sang et de les réduire au rang de ducs et pairs. L’ambassadeur d'Espagne à Paris, Cellamare, exploita les légitimes griefs du duc du Maine et l'irritation de son ambitieuse femme pour les engager dans un complot contre le Régent. Mais l’affaire fut découverte, Cellamare expulsé de France, le duc et la duchesse du Maine emprisonnés, tandis que quelques nobles bretons, complices de leur projet, étaient décapités. A ce moment même l'empereur adhérait à l’alliance de l’Angleterre, de la France et de la Hollande, transformée ainsi en Quadruple alliance, et de concert avec eux déclarait la guerre à l'Espagne, qui se trouva bientôt écrasée sur terre et sur mer. Les plans d'Albéroni échouaient partout à la fois, et Philippe V, excédé de ces revers, demandait la paix. Le 17 février 1720 il accédait aux conditions de la Quadruple alliance, exilait son ministre et se réconciliait avec le Régent par la conclusion d'un double mariage. 

Son fils aîné, le prince des Asturies, prenait pour femme une des filles dît Régent, tandis qu'une infante d'Espagne, Marie- Anne-Victoire, âgée seulement de cinq ans, était envoyée à Versailles pour y être élevée, jusqu'à ce qu'elle fût en état d'épouser le jeune Louis XV. Les deux pays se trouvaient ainsi ramenés à la politique de Louis XIV, et ne retiraient d'autre fruit de leur lutte fratricide qu’une soumission complète à leurs, anciens ennemis. La France avait courbé la tête devant l'Angleterre, l'Espagne s'était humiliée devant l'empereur. Mais Dubois était satisfait, puisque en travaillant à leur abaissement il avait établi sa fortune et préparé sa grandeur. 

Les affaires financières de la Régence ne furent ni moins graves ni moins difficiles à débrouiller que les questions diplomatiques. Louis XIV en mourant avait laissé le Trésor dans un état déplorable : une dette énorme pesait sur le gouvernement, les recettes couvraient à peine la moitié des dépenses, et le revenu de quatre années était dévoré par anticipation. Il ne fallait pas songer à augmenter les impôts, car la France était presque ruinée depuis la guerre de la succession d'Espagne, et le manque d'argent paralysait le commerce et l'industrie. Dans certaines provinces même, les paysans n’avaient point de pain pour se nourrir, point de paille pour se coucher ; les terres restaient incultes ou abandonnées. Comment sortir d'embarras sans aggraver la misère publique ? 


Saint- Simon proposait un moyen énergique, la banqueroute, et voulait la faire décréter par les États généraux. Moins hardi et plus ingénieux, le duc de Noailles, président du conseil des finances, recourut à des expédients pour subvenir aux nécessites de la situation. Une chambre de justice fut créée pour rechercher les malversations commises dans le maniement des deniers publics et faire rendre gorge aux traitants ; on refondit les monnaies ; on éteignit une partie de la dette par la révision des titres de créance. C'étaient là des ressources passagères ; elles ajournaient les difficultés sans les résoudre, et le duc de Noailles demandait onze années pour rétablir l'ordre dans les finances. Il fallait au Régent des hommes plus expéditifs : l'Écossais Law se présenta, le séduisit par de belles paroles et lui fit agréer rétablissement de son fameux système. 

Mais, si grandes que hissent les préoccupations financières du moment, elles étaient reléguées au second plan par les querelles religieuses, que Louis XIV avait transmises à son successeur avec la bulle Unigenitus. On sait que le pape Clément XI, sur les instances du grand roi et de son confesseur le P. Le Tellier, avait condamné cent et une propositions extraites des Réflexions morales sur le Nouveau Testament du P. Quesnel, comme entachées de jansénisme. Louis XIV mourut sans avoir pu faire accepter la bulle par tous les évêques de France ; nombre d'ecclésiastiques, entre autres l'archevêque de Paris, cardinal de Noailles, s'y étaient obstinément refusés en dépit des rigueurs déployées contre eux. A l'avènement du Régent, le cardinal de Noailles fut nommé chef du conseil des affaires ecclésiastiques ; les jésuites, partisans de la bulle, furent disgraciés, et les opposants reprirent courage. Ignorant des principes théologiques que l'on discutait sous ses yeux, le public ne voyait dans les querelles de la Constitution que deux partis politiques en présence, les jésuites d'une part et, d'autre part, leurs adversaires, désignés sous l’appellation commune de jansénistes. Poussé par sa haine irréfléchie contre les jésuites, il se rangeait tout naturellement dit côté de leurs ennemis, et se passionnait pour les divers incidents de la lutte. Malgré son scepticisme en matière de religion, le Régent intervint lorsqu'il comprit le danger de ces stériles agitations. Il défendit provisoirement toute dispute et entama des négociations avec la cour de Rome. Le pape consulté exigea, sous peine d’excommunication, une obéissance entière et sans réserve à la constitution Unigenitus et ne réussit qu'à provoquer de nouvelles réclamations de la part des opposants. Alors le Régent, dominé par Dubois, qui visait déjà au chapeau, de cardinal, se montra favorable l’acceptation de la bulle, et prescrivit une nouvelle trêve dont personne ne tint compte. « L'Église de France, dit Voltaire, resta divisée en deux factions : les acceptants et les refusants. Les acceptants étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous Louis XIV, avec les jésuites et les capucins. Les refusants étaient quinze évêques et toute la nation. Les acceptants se prévalaient de Rome ; les autres des universités, des parlements et du peuple. 


On imprimait volume sur volume, lettres sur lettres. On se traitait réciproquement de schismatique et d'hérétique. » La querelle s’envenimait chaque jour et la paix de l'Église était sérieusement menacée, lorsque le Système de Law vint momentanément conjurer le péril et arracher l'attention publique aux discussions religieuses. 

L'Écossais Jean Law fils d'un orfèvre d'Édimbourg, doué d'une grande force d'esprit et initie dès son jeune âge aux opérations de banque, avait rêve de créer une puissance inconnue Jusque-là : le crédit. Il voulait substituer au numéraire métallique dont la qualité est toujours limitée, le papier-monnaie que l’on peut multiplier indéfiniment, et augmenter ainsi la richesse publique. 

Le Régent, auquel il fit part de son projet et des avantages que l'État devait en retirer, autorisa son essai. 

Mais comme le duc de Noailles s'opposait à ce que l'expérience fût tentée sur les finances de l'État, Law fonda en mai 1716 une banque privée au capital de 6 millions divisé en 1,200 actions de 5,000 livres chacune, payables un quart en espèces et trois quarts en billets d'État. Il escompta d'abord à 6 pour 100, puis à 4 pour 100, les effets de commerce, et il émit lui-même des billets qu'il payait à vue, en pièces invariables de poids et de titre. La régularité de ses opérations provoqua une confiance unanime et l’on se disputait son papier, qui facilitait singulièrement les transactions. L'ordre donné par l'État aux comptables de recevoir les effets de la banque comme de l'argent, en payement des impôts, garantit sa solvabilité et assura son succès. Le 4 décembre 1718 elle fut trans-formée en banque royale ; Noailles et d'Aguesseau, qui faisaient de l’opposition, furent disgraciés, et le lieutenant de police, d'Argenson, tout dévoué au Régent et aie système, fut investi du double titre de garde des sceaux et de président du conseil des finances. 

Cependant Law étendait ses opérations ; à la banque il ajoutait une Compagnie maritime qui obtint le privilège exclusif du commerce de la vallée du Mississippi. 

Encouragée par les premiers succès du financier et séduite par de trompeuses illusions, la foule voulut accaparer les actions de la nouvelle entreprise. Law se mit alors en devoir de tenir les promesses qu'il avait faites au Régent et d'alléger la dette publique. Il établit que ses actions, si vivement recherchées, devraient être payées un quart en espèces et trois quarts en billets d'État. Dès lors les billets reprirent faveur par suite du besoin oie l'on se trouvait d'en avoir pour se procurer des actions, et l'État paya ses dettes en multipliant le papier-monnaie, sans que la confiance reçut aucune atteinte. La banque atteignit ainsi son but ; elle prêta à l'État des valeurs fiduciaires avec lesquelles les créanciers furent payés, et ces valeurs revinrent dans les coffres de Law en échange des titres de la Compagnie. 


Ce fut le plus brillant moment du Système : les actions, accaparées par d'habiles spéculateurs, montèrent rapidement de 500 livres à 20,000 et tout le monde se les disputait. 

Mais l'engouement dura peu. Un jour le bruit se répandit que les terres de la Louisiane ne donnaient pas les résultats espérés ; l'enthousiasme fit place à l'inquiétude, le prix des actions diminua, et les gens avisés commencèrent à réaliser. La défiance se répandit de proche en proche, et les guichets de la banque furent assaillis par la foule, qui demandait des espèces à la place des billets. 

Comment la satisfaire ? On avait créé plus de 3 milliards de papier, et la France entière ne possédait pas plus de 700 Millions de numéraire. Law, qui était devenu contrôleur général le 5 janvier 1720, après avoir abjuré le protestantisme, voulut maintenir de vive force la circulation dit papier et fit rendre une ordonnance qui défendait aux particuliers de garder chez eux plus de 500 livres en espèces. Cette mesure discrédita le Système ; et l'État acheva sa ruine en déclarant qu'il ne recevrait plus le papier comme payement. Law poursuivi par d'universelles malédictions, s'enfuit à l'étranger, emportant seulement quelques milliers de louis, derniers débris de son opulence passagère, et mourut à Venise en 1729, dans un état voisin de la misère. 

Le Régent, qui avait garanti les opérations de Law en le nommant contrôleur général, dut procéder à la liquidation et chargea de ce travail les frères Pâris-Duvernay. Tous les billets de banque furent soumis à un visa après lequel le Trésor se trouva débiteur de 1 milliard 700 millions envers les créanciers de la Compagnie. Mais comme le Système avait permis d'amortir une égale part de la dette publique, la situation financière du pays restait à peu près la même qu'auparavant. Si la tentative de Law ne donna pas les résultats attendus, si elle contribua à ébranler les mœurs et les idées et à bouleverser les conditions et les fortunes, elle montra du moins la puissance du crédit et ranima le commerce et l'industrie française anéantis par les dernières guerres de Louis XIV. La fureur de l'agiotage, en détournant les esprits des controverses religieuses, avait préparé la pacification des différends provoqués par la bulle Unigenitus. D'ailleurs le Régent avait de sérieux motifs pour y mettre définitivement un terme et pour faire accepter la constitution papale. Lors de sa réconciliation avec l'Espagne et du règlement des mariages projetés entre les deux branches de la maison de Bourbon, le jésuite Daubenton, confesseur de Philippe V, avait exigé que la bulle fût reçue en France comme article de foi. D'autre part, l’abbé Dubois, nommé récemment archevêque de Cambrai et désireux d'obtenir la pourpre, poussait activement à l'adoption d'une mesure qui devait lui assurer la bienveillance du Saint-Siège. 


On flatta le cardinal de Noailles, l'on obtint de lui un Corps de doctrine assez ambigu, pour satisfaire tous les partis, et le Parlement, exilé à Pontoise, reçut l'ordre d'enregistrer l'acceptation de la bulle et la nullité des appels formés contre elle. Comme il refusait encore, l'on s'adressa au grand Conseil, qui se montra plus docile. Jaloux de ses prérogatives et craignant d'être transféré de Pontoise à Blois, le Parlement obéit enfin. Noailles, qui avait promis de se rétracter aussitôt après la soumission des magistrats annonça son adhésion à la bulle ; Rome fut satisfaite, et Dubois reçut le chapeau de cardinal. L'ambition de l'audacieux ministre triomphait ainsi des obstacles que n'avait pu renverser la toute-puissance de Louis XIV. 

Le Régent, qui depuis longtemps se reposait sur Dubois de toutes les affaires, le fit nommer premier ministre en 1722, fonction qui lui resta après que la majorité de Louis XV eut été déclarée par le Parlement. Lorsque Dubois mourut le lo août 1723, le duc d'Orléans daigna être lui-même premier ministre. Mais au bout de quatre mois il succombait à son tour, emporté par une attaque d'apoplexie, conséquence naturelle et prévue de sa vie de débauche. Cette triste fin n'inspira point de regrets à la Nation ; depuis la ruine du Système, le prince était l’objet d'un mépris unanime et d'une haine violente. Il était devenu plus odieux que Louis XIV lui-même, et cela à bon droit, puisque, après avoir fait preuve, au début de son administration, d'un esprit libéral, il avait repris en l'aggravant, sous l'influence de Dubois, le despotisme de son prédécesseur. 

Si la réaction politique qui signala les premiers jours de la Régence fut éphémère et sans portée, la réaction morale, au contraire, fut profonde et durable. A la contrainte hypocrite de la vieille cour succéda brusquement un libertinage sans frein ; toutes les passions, contenues par la religiosité de Louis XIV et l'austère vertu de Mme de Maintenon, éclatèrent au grand jour. Jeunes gens, femmes du monde, poètes surtout célébraient avec enthousiasme cette aimable époque qui faisait du plaisir l'unique objet de l'existence. 


Temps fortuné marqué par la licence,

Où la folie, agitant son grelot,

D'un pied léger parcourt toute la France

Où nul mortel ne daigne être dévot,

Où l'on fait tout, excepté pénitence.


L'exemple d'ailleurs partait de haut : il venait du chef de l'État, du Régent lui-même, qui, sans aucun souci de l’opinion publique, consacrait aux petits soupers et aux bals de l'Opéra tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. Chaque soir, il célébrait avec ses maîtresses et ses roués les tristes orgies brutalement dépeintes par Saint-Simon : « On buvait, on s'échauffait, on disait des ordures à gorge déployée et des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait bien fait du bruit et qu'on était bien ivre, on s'allait coucher et on recommençait le lendemain. » Faut-il s'étonner, après cela, que la duchesse de Berry, cette fille du Régent, plus folle que coupable, vécût ouvertement au Luxembourg avec un obscur cadet de Gascogne, le comte de Riom, neveu de 

Lauzun ? Faut-il s étonner que l'ancien garde des sceaux, d'Argenson, passât ses derniers jours dans le couvent de la Madeleine du Traisnel, choyé par une abbesse trop complaisante, et que le grave chancelier d'Aguesseau permit à la maréchale d'Estrées de l'appeler : mon folichon ? Paris et Versailles devenaient plus que jamais « l'égout des voluptés de l'Europe », et l'on voyait même quelques jeunes courtisans faire une honteuse tentative pour remettre en honneur le règne des mignons. Le cynisme du Régent et l'impiété de Dubois expliquent tous ces désordres, je dirais presque qu'ils les excusent. 

La fièvre de l'or, provoquée par le Système de Law, acheva la ruine du sens moral ; ce qui restait encore de respect et d'honnêteté tomba sous les coups d'un ignoble cupidité. Grands et petits se jetaient tête baissée dans la spéculation, oubliant pour s'enrichir toute pudeur et toute retenue. Un duc de Bourbon, petit-fils dic grand Condé et futur premier ministre, dirigeait sur la place Vendôme l'armée des agioteurs ; un duc d’Antin, un duc de La Force, accaparaient à vil prix les cafés, les suifs, les graisses, les savons et les revendaient avec de gros bénéfices. Les femmes titrées, imitant leurs maris, 

se pressaient dans les salons de Law et ne lui laissaient point de répit qu'il n'eût satisfait à leurs pressantes sollicitations. Tel était l’affaissement de la moralité publique que l'on vit un comte de Horn assassiner tin courtier pour lui voler ses actions. 

En même temps que les nobles sentiments, disparurent aussi les anciennes distinctions sociales : toutes les classes se trouvaient confondues et bouleversées par les résultats imprévus du Système. La fortune comme la misère tombaient à l’improviste sur les spéculateurs ; tel se couchait dans la gêne qui se relevait millionnaire ; des laquais roulaient carrosse et des bourgeois demandaient l’aumône. A côté de l’aristocratie du sang s'élevait soudain l'aristocratie de la richesse, et entre ce double monde de grands seigneurs et de parvenus les barrières primitives s'abaissaient. 


Les caprices du hasard achevèrent ainsi de confondre tous les rangs de la société, qu'une passion commune pour la richesse et un égal amour du plaisir avaient déjà rapprochés les uns des autres. 

Cependant le sentiment de la grandeur morale n'était pas complètement effacé dans les cœurs, et la régence donnait encore, au milieu de ses saturnales, un admirable spectacle de dévouement et de charité. Lorsque en 1720 la peste envahit la Provence, on vit à Marseille l'évêque Belzunce, le chevalier Roze et les échevins prodiguer mille fois leur vie pour sauver leurs concitoyens et consoler par leur noble exemple la France épouvantée des ravages du terrible fléau. 

Mais la conduite de quelques hommes généreux ne permet pas d'absoudre de ses fautes la société tout entière. 

Et, quelle que soit l'indulgence de l'historien, il lui est impossible de ne point porter sur la Régence un jugement sévère. Si on la compare au règne de Louis XIV qui ne fut certes pas l'idéal de la perfection, on trouve ses progrès politiques absolument nuls et sa décadence morale véritablement honteuse. Un seul mérite la recommande à l'estime et à la reconnaissance de la postérité : celui d'avoir préparé et encouragé ce mouvement philosophique et littéraire qui restera toujours le plus pur titre de gloire du XVIIe siècle.