Le caveau


Résumé sur l’histoire du Caveau

Tiré du livre de Charles Vincent : Chansons, mois     & toasts, précédés d’un historique du Caveau,       par E. Dentu Paris E. Dentu, Editeur 1882

Deux choses illustrent le dix-huitième siècle :  L'Encyclopédie et le Caveau, le siècle  de Voltaire, de Montesquieu, de Rousseau, de Buflon, est aussi le siècle de Panard, de Piron, ,de  Gallet, de Collé. On surnomme les quatre premiers  les quatre lampes de l'humanité; nous appelons les quatre autres les piliers du temple chantant. La France eut la fortune de posséder à la fois ces huit hommes immortels. Quelque temps avant que D'A­lembert et Diderot viennent créer l'Encyclopédie, Panard et Collé ouvrent le Caveau, c'est le règne de la philosophie qui doublement s'inaugure : la plume à la main, le verre en main, voilà tout le dix-huitième siècle jusqu'à la Révolution.

Un siècle auparavant, après la Fronde, Pascal avait fixé la prose française, Bossuet l'oraison funèbre, Racine la tragédie, et Molière la comédie. C'est Panard, c'est Gallet, c'est Piron, c'est Collé, cent ans plus tard, qui fixent la chanson. Leur académie, française par excellence, c'est le Caveau. Ils étaient tous les quatre unis comme quatre cou­plets le sont dans une chanson.

Sans aller aussi loin que Charles Coligny, pour ce Caveau dont il fut le chantre passionné, disons simple­ment, et encore avec Jules Janin : En dehors du Caveau, toujours vivant, bien vivant et bon vivant, d'autres et de nombreuses sociétés fêtent aussi la Chanson.

Toutefois, le Caveau est le vrai temple où l'on conserve le culte fervent de cette forme sous laquelle notre esprit national s'est manifesté de la façon la plus piquante.

Avant d'aborder le Caveau moderne, voyons ce qu'était celui, ou plutôt ce qu'é­taient ceux du passé.

Un livre du temps nous l'apprendra : .M. Rigoley de Juvigny, conseiller honoraire au Parlement de Metz, de l'académie des sciences et belles-lettres de Dijon, léga­taire de Piron, ayant reçu de son ami le précieux dépôt de ses œuvres et de ses mémoires, s'exprime ainsi dans les oeuvrescomplètes de Piron, publiées en 1776 par l'imprimerie Lambert :

 

Piron était lié alors avec une Société de gens de lettres qui se réunissaient régulièrement toutes les semaines pour souper, à frais communs, chez Landelle traiteur, rue de Bussy : le Caveau était le nom qu'ils avaient donné au lieu de leur assemblée.

Là, s'était formé une espèce d'Aréopage, que le haut rang qu'occupaient, dans la République des Lettres, la plupart de ceux qui le composaient, rendit bientôt célèbre.

Quelques amateurs y étaient admis, mais l'entrée n'en était pas accordée indistinctement à tout le monde. Elle était principalement interdite aux talents vains, faux, orgueilleux et jaloux. Comme on n'y élevait point d'idole, le peu d'encens qu'on y brûlait était toujours pur. La louange y était aussi sévère que la critique : on y lisait ses ouvrages, non avec l'emphatique impudence de l'orgueil, mais avec le ton de la modestie et de la méfiance de soi-même : on vous écoutait sans prévention, et l'on vous ju­geait sans partialité : malheur au mauvais ouvrage soumis à la censure de ce tribunal ! L'appui des Femmes, quelque puissant qu'il soit, devenait inutile, et le zèle enthousiaste des Prôneurs gagés, intéressés ou prévenus, n'en imposait point : on ne laissait aucun repos à l'auteur qu'il n'eût, ou tout à fait condamné lui-même son ouvrage à l'oubli, ou qu'il ne l'eût rendu digne de voir le jour, par les correc­tions indiquées nécessaires. Il fallait que l'amour­ propre le plus fier se tût, et pour peu qu'il osât se  révolter, il était aussitôt assailli, confondu par une grêle d'épigrammes plus vives les unes que les autres.

 

Au reste, l'amitié si sévère dans l'intérieur de cet Aréopage, déployait, au dehors, toute sa sensibilité à la nouvelle d'un succès mérité. Avec quelle joie il était partagé ! De quels éloges on accompagnait ceux du public ! Avec quel intérêt, quelle chaleur on re­poussait les critiques injustes ! Quels soins on appor­tait à excuser, et non à soutenir, les défauts qu'il est quelquefois impossible à un auteur d'éviter! En un mot, il ne s'agissait plus de juger, d'éclairer son ami, son rival, son concurrent; il s'agissait de le soutenir, de l'encourager, de le défendre, et de l'applaudir avec le public.

Tel était l'esprit de cette Société, où régnaient une gaieté, une franchise, une bonhomie même, dont on ne trouvera point d'exemple ailleurs.

C'est là que l'illustre auteur de Rhadamiste et Zé­nobie.(Crébillon le tragique), que son fils, le Pétrone du siècle ( M. Crébillon fils), que le peintre de l'a­mour et des grâces (Gentil Bernard ), que l'émule de Quinault ( La Bruère ), le chantre ingénieux et char­mant de Vert-Vert ( M. Gresset ), l'Anacréon de nos jours ( M. Collé ), et une infinité d'autres gens de lettres distingués, entouraient Piron, l'animaient, faisaient éclore de son imagination cette foule de bons mots, ces saillies pleines de feu, qu'on ne se lassait point d'entendre. C'est là que, docile à la critique de ses égaux, il ne rougissait point d'avouer qu'il en profitait. Il dut, en effet, plusieurs de ses suc­cès aux avis qu'on lui donna. Combien d'autres que lui y trouvaient le même avantage ! Lanoue et La Bruère y lurent, l'un sa Tragédie de Mahomet II, l'autre son opéra de Dardanus, et les changements qu'on leur indiqua, assurèrent le succès des deux pièces.

N'imaginons pas, néanmoins, qu'on mît un appa­reil pédantesque ou de l'importance dans tout ce qui se passait ou se disait au Caveau. Le ton dominant  de cette société était une gaieté vive et piquante. Tout ce qui interrompait, mal-à-propos, cette gaieté, était puni du ridicule. Parlait-on trop longtemps de soi, s'avisait-on de disserter du ton d'un bel esprit, ou d'entamer un conte languissant et sans sel : on ap­pelait aussitôt le garçon traiteur, auquel on versait a rasade, pour boire à la santé du fat, du bel esprit ou du conteur ennuyeux, et cette santé portée terminait  la louange, la dissertation et le conte. Comme il n'y avait point là d'Amphitryon auquel il fallût plaire, on ne s'efforçait point d'avoir de l'esprit ou de faire parade de science ; un trait, une saillie, une vérité naïve, étaient mille fois mieux accueillis que toutes les pensées philosophiquement alambiquées ou expri­mées en jargon emphatique. La critique était, à la vérité, sévère mais enjouée. Le plaisir et la liberté étaient les divinités tutélaires du Caveau. On y célébrait sans excès et Comus et le Dieu du vin. S'élevait-il, par hasard, quelque dispute, ce qui arrivait  très-rarement : elle était apaisée aussitôt par les acc­ents les plus harmonieux; Jélyote chantait

 

(M. Jélyote, qui joint à son art enchanteur un savoir agréable, des connaissances utiles et beaucoup d'esprit, faisait un des principaux agréments de cette société) et le calme renaissait à sa voix. Les talents, l'esprit, les autres agrément naturels ou acquis, qui pouvaient faire illusion ailleurs, ne suffisaient pas pour être admis ou conservé dans cette société; il fallait y joindre encore une réputation sans tache et se comporter d'une manière à ne pas s'exposer à la perdre.

La moindre action malhonnête en excluait pour toujours. Un des associés en fit la triste épreuve. Convaincu d'avoir prêté à usure, il reçut un billet conçu en ces termes : Monsieur  est prié de dîner, tous les dimanches, partout ailleurs qu'au Caveau. » M. de Crébillon fils fut l'inventeur de cette singulière invitation...

On continua de s'assembler comme à l'ordinaire mais le Caveau, devenu trop fameux, ayant excité la curiosité de la ville et de la cour, ne subsista guères que jusqu'à la fin de 1739. (Capelle dit jus­qu'en 1742.)

 

Quelques Seigneurs de la Cour voulant s'amuser, formèrent un jour la partie d'y venir. Ils arrivèrent comme on était à table. La société les invita à prendre place, mais par hauteur, ils refu­sèrent de s'asseoir et leur attitude et leur contenance semblaient dire : Allons, commencez, divertissez­-nous! Leur dédain fut puni par le silence le plus absolu, et ils se virent forcés de s'en aller sans avoir joui de la satisfaction qu'ils s'étaient promise. Ils devaient pourtant bien penser que chaque membre du Caveau était plutôt fait pour rire des sots que pour les faire rire. Le désagrément qu'on venait d'essuyer déplut si fort, que la société cessa de se réunir et dès ce moment le Caveau fut détruit pour toujours.

Ce toujours ne devait pas durer longtemps, on va le voir; mais complétons le récit, le Caveau a été, en effet, fondé par Piron, Collé, Panard, Crébillon fils et Gallet. Il  avait com­mencé de fait chez ce dernier, qui, chansonnier lui­-même, était fier de réunir des hommes éminents. Mais un jour de 1737, ceux-ci eurent l'idée d'offrir à dîner à leur amphitryon et l'invitèrent au restaurant Lan­delle, rue de Bussy, près du carrefour, à quelques pas du café Procope. Ils invitèrent aussi Crébillon père, Saurin, le moraliste et historien Duclos, Gentil-­Bernard, l'académicien Moncrif, auteur del'histoire des chats, le musicien Rameau, le peintre Boucher, les auteurs dramatiques Fuzelier, La Bruère et Sallé, le philosophe Helvétius.

De ce jour, la Société fut créée et prit son nom du restaurant où elle était née : le Caveau ; on décida de se réunir le 1er et le 16 de chaque mois.

C'est là que Collé lut pour la première fois la Partie de chasse de Henri IV, Piron sa Métromanie. Le reste du temps, après ces lectures, était employé à chanter des couplets et à lire des épi­grammes qui devaient toujours être faites sur l'un des membres du Caveau. L'épigramme était-elle trouvée de bon aloi, celui qui l'avait inspirée buvait un verre d'eau pendant que les autres convives vidaient un verre de vin; le contraire avait-il lieu, l'auteur de l'épigramme injuste ou niaise, buvait le verre d'eau. Si le vin n'était pas toujours excellent, on le chantait du moins avec une ferveur et une ampleur que le nom et le verre de Panard ne permettent pas, d'oublier.

 

On a prétendu que Panard n'était point l'un des fondateurs du Caveau, qu'il n'y était entré que tardivement. Cette erreur vient de ce que la Clé dit Caveau de Capelle, dit que Piron, Crébillon fils et Collé, fon­dèrent la Société des dîners du Caveau. Mais outre que le même Capelle, dans leCaveau moderne ou le Rocher de Cancale, publié en 1807, écrit : «Tout le monde sait que les divers de l'ancien Caveau furent fondés par Piron, Collé, Panard, Gallet, Saurin, Favart et autres auteurs de bonne humeur : » toutes les publications antérieures et postérieures parlent de Panard comme de l'un des pères du Caveau. Béranger, qui n'avait point l'habitude de parler sans savoir, écrit dans sa Biographie : - « En 1813, existait depuis plusieurs années une réunion de chansonniers et de littéra­teurs qui avaient pris le nom de Caveau, en mémoire du Caveau illustré par Piron, Panard, Collé et Cré­billon, père et fils. »

Enfin, le Bréviaire du chanson­nier d'Émile Debraux et Dauphin constate ainsi le fait :

« grâce à Collé et Panard, grâce aussi aux Piron, Cré­billon jeune, Beaumarchais et Gallet, l'ancien Caveau obtint une réputation aussi brillante que méritée. »

Et d'ailleurs comment supposer que Collé, qui, dans son Journal, dit avoir appris de Panard et de Gallet à faire des chansons, aurait fondé ces dîners du Caveau sans celui qu'il a surnommé le Dieu dit Vaude­ville, c'est-à-dire le Dieu de la Chanson ! Charles Vincent a donc bien fait de commencer par la bonne et franche figure de Panard, ses toasts, qui sont un hommage aux célébrités de notre Société.

 

Revenons à notre historique. Le Caveau ayant été interrompu en 1742, le fameux fermier-général Pelletier essaya, en 1759, de le reconstituer, mais sans succès; cela vient, dit Laujon, de ce que Pelletier invitait quelques-uns de ses amis personnels à ces dîners, ce qui rompait l'intimité des membres.

En 1762, Piron, Crébillon fils et Gentil Bernard, assistés de Panard déjà vieux, mais qui par sa verve mérita d'être surnommé le Père du Caveau, par­vinrent à réinstaller l'ancien Caveau. Crébillon fils présidait. Voici les noms des membres : Favart, Laujon, les académiciens Lemierre, Colardeau, le traducteur anglais Laplace, le compositeur Saliéri, l'auteur des Danaïdes, Goldoni, l'auteur du Bourru bienfaisant, Rochon de Chabannes qui a fait jouer le jaloux aux Français et Alcindor à l'Opéra-Comique, le marquis de Pezai, l'auteur des Œuvres agréables et morales; le critique Fréron, les poètes Delille et Dorat, le musicien et fameux joueur d'échecs Philidor, le peintre joseph Vernet, les abbés Voisenon et de L'At­teignant, le cardinal de Bernis, le chevalier de Boufflers et Parny.

Interrompu en 1792, le Caveau reprend ses séances en 1793. A cette époque orageuse il reparaît comme un arc-en-ciel, puis s'efface pour renaître en 1796, sous le titre de Dîners du Vaudeville; mais ce sont bien tous des membres du vieux Caveau, sous la présidence de Laujon, devenu académicien, qui agitent gaiement le gre­lot de Collé jusqu'au 2 Nivôse, an X (22 octobre 1801). A ces réunions où les sujets de chansons étaient tirés au sort, comme au Caveau actuel les mots donnés, on voit figurer Armand Gouffé, Barré, Dupaty, les Ségur,

Philipon de la Madelaine, J.-E. Despréaux, célèbre danseur, qui épousa Mlle Guimard et fut jusqu'en 1787 maître des ballets de la Cour, puis directeur de l'Opéra en 1792. Cette Société fut remplacée par celle des Déjeuners des garçons de bonne humeur, où figurent Désaugiers, Etienne, Sewrin et Martainville.

Nouvelle interruption; le Caveau moderne reparaît en 18o6 avec Armand Gouffé, un des maîtres de la chanson, dont il a été dit plus tard : « Désaugiers fait des ponts-neufs, Béranger des odes et Gouffé des chansons.» Ce Caveau moderne s'ouvre par une chanson à boire de Gouffé :

 

Buvons, disait Anacréon,

Buvons, disait Horace;

Les Grecs, les Romains du bon ton

Les suivaient à la trace.

Pour nous réchauffer le cerveau,

Pour bannir l'humeur noire,

Invoquons de nouveau

Le Caveau

Et les chansons â boire.

 

C'est chez Balaine, au restaurant du Rocher de Can­cale, rue Montorgueil, que s'installe, sous la présidence de Piis, le nouveau Caveau doigt le bureau se constitue ainsi : Laujon, président, Piis et Philipon de la Made­laine, vice-présidents ce dernier signait : des Académies de Besançon et de Lyon ; Armand Gouffé, secrétaire perpétuel; Alissan de Chazet, secrétaire adjoint. Grimod de la Reynière et Révellière sont les professeurs de gastronomie de la société, et les docteurs Saint-Ursin et Cadet-Gassicourt les hygiénistes de la table; Capelle le maître des cérémonies et Balaine le maître d'hôtel.

 

C'est au libraire Capelle que revient l'honneur de cette réorganisation. Il était à la fois, par acte signé le 25 décembre 1805, le gérant et l'amphitryon de la Société. Chacun des membres du Caveau s'obligeait à solder le dîner, qui avait lieu le 20 de chaque mois, par des chansons, des vers ou de la prose, qui deve­naient la propriété de l'éditeur de la Clé du Caveau. Le Caveau ne recevait à sa table que deux invités par mois, et encore leurs noms devaient-ils être publiés à l'avance; il suffisait de la volonté d'un des membres pour que les invités ne fussent pas admis.

Les autres membres fondateurs furent : Désaugiers, Antignac, Jouy, Dupaty, l'historien Gallois, J-M. Des­champs, le fidèle secrétaire des Commandements de l'Im­pératrice Joséphine, et le comte de Ségur qui, plus tard grand dignitaire de l'empire, accepta la présidence d'hon­neur, ce que Capelle constate comme un événement.

A la fois grand maître des cérémonies et sénateur de l'empire, le comte de Ségur composa pour le Caveau cette chanson :

 

Rions, chantons, aimons, buvons :

En quatre points c'est ma morale,

 

dont Désaugiers fut l'interprète, comme il le fut plus tard des chansons de Béranger qui manquait de voix, mais qui, en petit comité, disait avec un goût exquis. Cette chanson du comte de Ségur a eu son heure de popularité :

 

Tous les méchants sont buveurs d'eau,

C'est bien prouvé par le déluge.

 

Le vicomte de Ségur, l'auteur du Voyage de l'Amour et du Temps, mis en musique par Solié, signait, pour se distinguer de son frère : de Ségur sans cérémonie.

Là aussi, l'élégiaque Millevoye, l'auteur célèbre de la Chute des feuilles, entonna un délire Bachique qui rappelle maître Adam.

Ce Caveau fut bientôt célèbre, et non seulement il se fonda, en province, des Caveaux dont les officiers étaient nommés par le Caveau de Paris, mais encore l'étranger ( Jusqu'au Nouveau-Monde ) tint à honneur d'avoir des Sociétés correspondantes du Caveau. On trouvait, dit jules Lagarde dans un manuscrit déposé aux archives de la Société, des Caveaux minores à Pondi­chéry, à Bourbon. L'Ile-de-France en possédait un qui portait le titre singulier de Table ovale. La Table ovale fraternisa par ambassade avec la Table mère le 20 oc­tobre 1809.

 

C'est Armand Gouffé qui appela au Caveau le joyeux Désaugiers, lequel faisait partie de la Société des Epicuriens Français et que 1e Caveau devait prendre bientôt pour président perpétuel ; ce Désaugiers dont la figure rayonne encore sur la chanson moderne par la franchise et la rondeur de sa verve inépuisable.

De même que Gouffé y avait appelé Désaugiers, celui-ci, en 1813, y amena Béranger. Quoique son ca­ractère se pliât peu aux règles d'une Société, l'au­teur du Roi d'Yvetot devint, en 1814, secrétaire perpétuel du Caveau en remplacement de Gouffé ; mais, mieux que des procès-verbaux, cette Compagnie lui doit, entre autres chansons, les Infidélités de Lisette, la Gaudriole, la Bacchante, le Roi d'Yvetot, Madame Grégoire, Ma Grand'­Mère, Frétillon, la Grande Orgie et maints petits chef-d’œuvre, tels que Plus de politique, ce qui prouve qu'on s'en occupait trop :

 

aussi 1816 vit-il encore une fois sombrer le Caveau. Ses membres vont se réfugier aux Soupers de Momus, où chantaient avec verve Frédéric de Courcy, Justin Cabassol, Dartois, Carmouche, Brazier, Barré, Radet, Desfontaines, Dieulafoy et d'autres joyeux chansonniers, parmi lesquels Ducray­-Duminil, qui n'était pas seulement un romancier connu, mais aussi un chansonnier émérite.

A propos de Ducray-Duminil, on lui attribue le don du verre de Panard au Caveau; cette erreur a été pro­pagée par M. Giraud, un des anciens secrétaires-archi­vistes de la Société.

L'inauguration du verre de Panard a été faite au banquet du 4 août 1843.

Au banquet du 4 août 1843,,M. Roll, compositeur « de musique, a fait hommage au Caveau du verre de Panard. Ce verre avait été transmis successivement,  d'abord à Laujon, puis à Ducray-Duminil, des mains duquel il a passé à M. Roll.

Et l'on chanta, sur l'air : Tout le long, le long de la rivière, ce refrain :

 

Il faut qu'ici celle coupe circule,

Comme circulait jadis celle d'Hercule,

Comme circulait celle d'Hercule.

 

Les visiteurs qui fréquentèrent le plus souvent le Caveau de cette époque furent : Boufflers, Parny, Andrieux, Brillat-Savarin, Méhul, Isabey, Hennequin, l'avocat général Bourguignon, les peintres Carle et Horace Vernet, le célèbre docteur Gall, Mercier, l'au­teur des Tableaux de Paris; Régnault de Saint-Jean d'Angely, Duroc, Junot, etc.; hommes politiques, littérateurs, militaires, savants et artistes s'y donnaient rendez-vous, chez Balaine le restaurateur célèbre qui se retira avec quarante mille livres de rente, ce que fait remarquer non sans amertume l'éditeur Capelle, moins heureux, hélas !

Le Caveau moderne a laissé onze volumes de chansons. En 1825, encore à l'instigation du libraire Capelle et sous la présidence de Désaugiers, la Société reparaît, chez le traiteur Lemardelay, sous le titre de Réveil du Caveau. Une chanson de Piis le constate ainsi :

 

Mathieu Laensberg l'avait prévu

Dans ses infaillibles oracles,

L'an mil huit cent vingt-cinq a vu

S'opérer deux très grands miracles :

La politique a sommeillé

Et le Caveau s'est réveillé.

 

Mais ce réveil ne dura qu'un an, ne survivant pas à Désaugiers. On a de ce Réveil du Caveau un volume, avec airs notés, édité chez Alexis Emery. Les compo­siteurs de musique, membres de cette réunion, étaient Meissonnier, Charles Plantade et Romagnési.

Il est peut-être utile de protester ici contre une légende qui veut que Béranger et Désaugiers soient devenus de mortels ennemis et que la chanson de Paillasse ait été faite contre Désaugiers. Béranger le nie formellement. S'il a dû quitter le Caveau, c'est que :

« lorsque arrivèrent les dernières convulsions de l'Empire et surtout les Cent jours, la diversité des opinions ne tarda pas à semer les mésintelligences dans notre Société, et mon patriotisme ne put s'ar­ranger longtemps de ce que je voyais et enten­dais dans nos dîners. »

 

Béranger avait quitté le Caveau depuis quelque temps déjà, lorsqu'il « célébrait l'arrivée à la direction du Vaudeville de Désaugiers, cet homme excellent dont il n'admirait pas seulement

le talent, mais dont il aimait encore la personne. » La rupture entre les deux chansonniers ne s'effectua que plus tard et encore ne fut-elle jamais complète : les relations se ralentirent, voilà tout.

C'est le Caveau qui mit en lumière Béranger, dont les oeuvres n'étaient connues que de quelques ama­teurs. Voici sur ce sujet comment parle Béranger « Malgré mes préventions contre les associations plus ou moins littéraires, je fus vivement touché de la bienveillance et des applaudissements qui m'accueil­lirent au Caveau. Dés ce jour, ma réputation de chan­sonnier se répandit à Paris et dans toute la France. » C'est d'ailleurs ce qu'il disait à ses amis et ce que nous a confirmé le sociétaire du Caveau actuel, Duvelleroy qui, malgré ses quatre-vingts ans, chante avec une verve toujours entraînante et un esprit toujours jeune. C'est au même que Béranger expliquait l'importance de composer ses chansons sur des airs connus; il ajoutait : « Si je n'avais publié que les chansons mises en musique par mes amis Wilhem, de Beauplan, Panseron, Doche et d'autres hommes de grand ta­lent, je serais parfaitement inconnu; car une chanson si bien faite soit-elle, doit, pour obtenir le succès qu'elle mérite, être chantée et non lue, et il conti­nuait en souriant :

 

Les vers sont enfants de la Lyre,

Il faut les chanter, non les dire. »

 

Toujours est-il que Béranger après plus de deux ans de séjour au Caveau; après y avoir rempli les fonc­tions de secrétaire-rédacteur et de trésorier, quitta cette Société en conservant assez de rancune contre certains de ses membres pour que nous retrouvions ces lignes dans une lettre inédite adressée à un membre de , la Société épicurienne de Lyon :

 

« J'ai pris avec moi­-même l'engagement de n'appartenir de ma vie à au­cune association littéraire ou chantante. Ceci vous semblera étrange sans doute, et il faudra peut-être tout l'intérêt qu'on porte à une victime du pouvoir pour me le faire pardonner. Il serait trop fastidieux de vous rapporter toutes les raisons que j'ai eues de faire un semblable vœu; qu'il vous suffise de savoir que je me suis fait autrefois une espèce de violence pour être du Caveau moderne et que c'est pour en avoir été que j'ai pris la résolution qui vous paraîtra si singulière; une nouvelle cause m'y fait persévérer. Je ne puis être utile à aucune société. Par exemple, vous me demandez des chansons pour votre recueil :

Eh bien, j'en aurais en portefeuille, que je ne pour­rais vous en donner. Vous sentez, Monsieur, que, continuellement en butte à ce que nous appelons la justice, je ne puis faire courir à d'autres le risque de la publication de mes œuvres. »

La Force, le « 6 janvier 1829. »

Cette mauvaise humeur contre le Caveau doit être attribuée à l'incessante acrimonie du chansonnier Piis Le vieux chevalier de Piis, membre du Caveau, pro­testa contre mon élection : les plus petites gloires « ont leurs jaloux. » Elle s'éteignit bientôt, car le 21 juillet 1834, lors de la renaissance du Caveau, Bé­ranger écrivant à Ramond de la Croisette, tout en se retranchant sur sa vieillesse pour ne point reprendre une part active dans la Compagnie que l'on allait rele­ver, terminait sa réponse par ces mots : « Agrée donc mes excuses et fais-les agréer à ceux de tes collègues qui ont pu, comme .toi, garder mémoire de notre ancienne et bonne camaraderie. Tout à toi de cœur, « Béranger.

 

 Et pour ceux qui ont connu l'homme, nul doute que ces paroles ne fussent sincères. Plus tard, Béranger eut encore l'occasion de mani­fester le bon souvenir que lui avait laissé le Caveau. M. Jules Lagarde, en 1849 président, fait la demande à Béranger d'une de ses chansons pour le volume de1850. Béranger répond : « Malheureusement, monsieur, mes traités avec mon libraire, qui ne font cependant pas ma fortune, m'interdisent le droit de faire imprimer aucune chanson nouvelle en dehors des recueils que Perrotin publie. Je regrette, monsieur, de ne pouvoir concourir à la publication que va faire le Caveau, Société qui a été si bienveillante pour moi, etc. »

Enfin, en 1834, le vendredi 4 avril, chez le restau­rateur Champeaux, place de la Bourse, et sous ce titre : les Enfants dit Caveau, treize littérateurs relevèrent le drapeau de la Chanson; leurs noms méritent d'être conservés : Décour, Eug. Champeaux, Rauzet d'Ori­niére, Armand-Séville, Maréchalle, Salgat, Routier, Alphonse Salin, Ramond de la Croisette aîné, Leroy de Bacre, F. Chatelain, Audouin de Géronval et Gal­lemant de Marennes Aux treize s'adjoignirent vingt-sept membres, divisés en vingt membres titulaires et vingt membres associés. Depuis cette époque, ce Ca­veau fonctionna sans la moindre interruption, même pendant le siège, même pendant la Commune ! Et, chaque année, cette Société, qui ne s'appelle plus que le Caveau, par décision du Comité en date du 28 dé­cembre 1837, publie un volume de chansons qui con­serve toujours et dignement la vieille et franche gaieté de nos pères, ce qui n'empêche pas que l'esprit mo­derne y tienne largement sa place. Cette année, 1881, a paru le 47e volume de chansons, sans compter celui des mots donnés, inaugurés en 1842, à Auteuil, chez Ferdinand Olivier, qui avait réuni les membres du Ca­veau dans une maison qu'il venait de faire construire.

Le verre des membres du caveau ne s’est pas ralentie, en 1882 la bibliothèque de la société compte au moins sept mille chansons, au Caveau, il n’y a qu’un moment solennel : c’est celui où le président se lève, avec tout le monde, pour porter le toast à la chanson.

(cliquez le titre)

Société du Caveau