Vadé Jean-Joseph (1720-1757)

L’âne et son maître

Âne et son maître! A-t-on jamais parlé

Avec aussi peu d'art? Ce titre m'assomme.

Pour moi, dans mon intitulé

J'aurais mis la bête après l'homme.

Vous l'auriez fait? moi, je ne le fais pas.

Pour s'exprimer chacun a sa manière;

Mais à quoi bon cet altercas ?

Cette fois n'est pas la première

Où l'âne sur l'homme a le pas.

Dieu veuille, hélas! qu'elle soit la dernière.

 

Sur son grison maître Georges monté

Cheminait un jour à son aise;

Il eût encore mieux été

Dans bon carrosse ou bonne chaise:

Mais par faute de ce moyen

Il s'en tenait à sa monture

Qui, tranquille dans son allure,

Sans aller vite, allait fort bien.

En chemin, il prend un caprice

A maître Georges. Eh! quoi, dit-il,

Ce baudet-ci ne prend point d'exercice.

Toujours le pas! Tandis que j'en vois mil

Trotter, fringuer, galoper même,

Qui l'empêche d'en faire autant?

De l'y forcer ne suis-je pas à même?

Allons drôle, vite, à l'instant

Que l'on galope... Ah! lui répond la bête,

 

Mon maître, vous exigez trop,

Je vous jure, foi d'âne honnête,

De vous culbuter si je vais le galop.

Moi galoper! Je n'en suis point capable;

Je sais marcher, vous porter, c'est assez,

Et vous êtes trop raisonnable

Pour attendre de moi des services forcés.

A cette juste remontrance

Georges en courroux pique des deux,

Fouet de claquer, de pincer encor mieux.

Ainsi pressé messer baudet s'élance,

Double le trot, ta ta ta, ta ta ta,

La poudre vole. A trente pas de là

Ou eût vu la bête de somme

Se reposant, les quatre fers en l'air,

Montée à son tour sur notre homme

Qui de poussière et de honte couvert,

Le releva, non sans dommage

Lors rendu sage à ses dépens

Il conclut qu'en fait de talents

De loi, de coutume et d'usage

Il ne faut point forcer les gens.


Antoine Vitallis ou Vitalis (1735 - mort première année du XIXe siècle)

Abricotier et le pommier.

Trop de hâte perd tout.

Il ne suffit pas d'aller vite,

Encore faut-il aller au bout.

 

Un beau jour du dernier printemps

Certain abricotier, tout fier de sa parure,

Dit au pommier ; quelle triste figure

Tu fais ici ! depuis longtemps

Ne vois-tu pas mes rameaux blancs?

Qu'attends-tu pour montrer tes fleurs et ta verdure?

Ami, dit le pommier, est bien fou qui te suit;

De tes hâtives fleurs quel sera le produit ?

Rien du tout : car l'expérience

Vingt fois déjà te l'a prouvé,

Et de ta folle diligence

Tu sais ce qu'il est arrivé. –

Le pommier achevait à peine,

Que les aquilons destructeurs

Moissonnèrent de leur haleine

Tous les boutons, toutes les fleurs.

 

Des lueurs de l'esprit je vois ici l'image ;

Fleurs précoces dans les enfants

Ne nie sont pas d'heureux présage ;

C'est au fruit oie je les attends.